DE LA CRÉATURE AU CRÉATEUR

le 10/09/2017 à 02h17

Juste après mon arrivée au Noviciat Jésuite Saint Ignace de Bafoussam, la première difficulté à laquelle je m’étais confrontée, fut de trouver les chiens dans la maison. Ainsi, a débuté pour moi l’inquiétude de me voir un jour affecté à la charge de l’amiralat. Une charge où le premier travail consiste à s’occuper des chiens, de prendre soin d’eux : les nettoyer, les alimenter. Alors, il me fallait par tous les moyens chercher à éviter cette situation dans laquelle je risque de me retrouver. Mais comment allais-je me prendre, si toutes les charges se reçoivent du supérieur de la communauté, qui, après discernement, attribue à chaque novice, n’importe quelle charge selon l’inspiration du Saint Esprit. Considérant qu’il faut procéder par la prière pour ce qui relève de l’esprit, je trouvais comme moyen, cette seule arme qui me restait pour échapper à cette charge.

Je décidais donc de prier avec insistance, en disant ainsi au Seigneur dans mes colloques quotidiens: « Seigneur, préserve- moi surtout de cette seule charge de l’amiralat ». Cependant, en priant ainsi je ne me rendais pas compte que je forçais Dieu à se plier à ma propre volonté, au lieu de me laisser conduire par la Sienne, d’être disposé à faire simplement ce qu’il me demande. Oui, je l’amenais à m’écouter au lieu de prêter attention à ce qu’il a à me dire.

Il a fallu que trois mois s’écoulent : c’est après trois mois que je me rendis compte de mon manque d’humilité, de mon manque de disponibilité à me mettre au service de Celui pour qui je prétends avoir tout quitté, famille et amis, père et mère, frères et sœurs, pour le servir. Je ne me rendais pas compte de mon égoïsme envers Lui.

Il fallait que ce trimestre passe pour que je me rende compte que le Seigneur exauce moins les demandes des orgueilleux. Le déclic de cet éveil s’est en effet produit un vendredi, lorsqu’à la fin de messe, l’admoniteur monta à l’autel pour proclamer les nouvelles charges. A peine avait-il débuté la proclamation des noms des nouveaux chargés des différents offices, lorsque j’entendis: « chargé de l’amiralat : GBADJOLBE Defaing ». Cela a retenti profondément en moi. Un trouble s’installa en moi. Oui, un trouble. Puisque je ne m’attendais plus à cette charge, car j’étais sûr, et même très certain que j’avais déjà été écouté par le Seigneur, vu la conviction et la confiance qui naissaient en moi durant ces temps où je lui exprimais sincèrement mes points de vue.

Alors par où faut-il commencer ? Comment dominer cette peur des chiens qui me hantait ? Voilà les soucis qui habitaient mon esprit pour ma nouvelle charge.

Il serait important avant de continuer ce partage, de préciser les raisons de cette peur au contact des chiens. En effet, durant mon jeune âge, j’ai été mordu à deux reprises par des chiens. Cette situation installa en moi, dès le bas âge, un état de méfiance dans lequel j’étais convaincu que tous les chiens que je rencontrerais risqueraient de m’infliger ce même sort.

·         Joie du service

A peine sorti de la chapelle, le même jour, mon prédécesseur, debout, me fit la passation de service. J’étais dès lors abandonné à moi-même dans la charge. Ma peur des chiens ne tarda pas à être découverte par la cuisinière malgré mon effort de la dissimuler. « Il me semble que tu as peur des chiens. Si tu as peur d’eux, également ils auront peur de toi. Ce sont des êtres très sensibles. Même à distance, ils ressentent nos émotions intérieures. Et c’est ta peur qui crée en eux la peur, et peut les rendre agressifs[1]. Alors n’aies pas peur d’eux.», me conseilla cette dernière. Cette seule parole a suffi pour me libérer de cette torpeur. Alors le lendemain et les jours suivants avant les travaux, je passais les voir, les caresser.  Et eux, à mon arrivée, n’aboyaient pas contre moi, mais reniflaient et balançaient la queue en signe de reconnaissance et de bon accueil. Quelques semaines plus tard, non seulement je les donnais leur nourriture à l’heure indiquée, mais je m’efforçais de les trouver quelques miettes qui tombaient des tables pour leur petit – déjeuner et leur dîner. Je balayais deux fois par jour leur niche, alors qu’il m’arrivait difficilement de mettre à propre ma chambre une fois par semaine. Je les lavais deux fois par semaine et avec soin. Je les considérais finalement comme des créatures de Dieu. Je les respectais, et non seulement les chiens dont j’avais la charge, mais tous les animaux de la maison. Et, j’étais heureux dans ce que je faisais. J’y étais épanoui.  

·         De la créature au Créateur

…et j’étais sans cesse édifié par leurs attitudes.

Leur silence tantôt contemplatif, tantôt méditatif, revêt en eux la présence d’un « Créateur qui se cache »[2], un Créateur silencieux qu’on ne peut pas trouver dans les ouragans, ni dans les bruits de ce monde, mais plutôt dans le plus profond silence de nos cœurs. Car, Il est en nous, au fond de nous. Oui, « En toute vie le silence dit Dieu »[3]. Et cette attitude silencieuse m’imposait un silence intérieur et profond. Alors, voulant me laisser conduire par ce climat où j’y trouvais du bien pour mon âme, intérieurement je répétais : « Prends-moi, Seigneur, dans la richesse divine de ton silence, plénitude capable de tout combler en mon âme. »[4].

Leur manque de parole pour exprimer leurs besoins vitaux, pour revendiquer ce qu’ils désirent, ou pour se plaindre des traitements qu’on les infligeaient, me laissait perplexe face à mes plaintes, à mes ambitions, à mes désirs charnels.

Leur regard attentif porté sur moi, m’invitait non seulement à cette même attitude envers mon Maître, mais bien aussi, me faisait comprendre leurs besoins vitaux. Ainsi, j’apprenais à être attentif à leurs besoins, attentifs finalement à ce qui se passe en moi et à côté de moi. Attentif aussi à mes confrères, à ce qui se passe en communauté. Finalement, j’étais attentif à l’Etre Intérieur qui se trouve en moi.

Leur manque de souci pour ces besoins vitaux m’invitait sans cesse à m’abandonner constamment en tout et pour tout à la Providence divine[5]. Cela créait en moi une profonde confiance en Dieu. Une confiance intérieure qui me faisait comprendre que je n’ai pas besoin nécessairement des paroles pour exprimer à mon Créateur mes besoins. Car, « avant qu’une parole ne soit sur mes lèvres, Lui il le sait déjà entièrement. Il pénètre de loin mes pensées »[6].

 

Leur docilité m’interpellait, et m’invitait sans cesse à cette obéissance de Saint Ignace, reprenant l’image traditionnelle : « Que chacun de ceux qui vivent sous l’obéissance se persuade qu'il doit se laisser mener et diriger par la divine Providence au moyen des Supérieurs, comme s’il était un cadavre [perinde ac cadaver] qui se laisse remuer et traiter comme on veut, ou comme le bâton d’un vieillard qui sert celui qui le manie où que ce dernier aille et quoi qu'il veuille faire. »[7].

Très souvent, leurs aboiements étaient pour moi une expression de leur louange à leur Créateur. Oui, Fehdi et Milou, pour moi, rendaient leurs devoirs de créatures envers leur Créateur : si « toutes les créatures du Seigneur bénissent le Seigneur »[8], même leur maître (que j’étais) devrait faire de même pour son Maître (Dieu). Ainsi, toutes leurs actions m’orientaient vers Celui que j’appelle Mon Père qui est aux Cieux.

Vraiment, il m’a fallu vivre une expérience profonde comme celle-là, pour que, finalement, je comprenne l’invitation de Saint Ignace aux jésuites et à l’humanité toute entière quand il demande de « chercher et trouver Dieu en toute chose »[9], et que, « les choses de la terre sont créées pour permettre à l’homme d’atteindre la fin pour laquelle il est créé »[10].

A la fin de l’exercice de ma charge, il m’était difficile de les appelés chiens. Mon collatéral riait quand souvent je les appelés plutôt « mes amis ».

Je ne pouvais pas retenir mes larmes, lorsque trois mois plus tard, la charge me fut enlevée.

 

 

GBADJOLBE Defaing, n. SJ

 


[1] Maman Marie, cuisinière de la communauté du Noviciat.

[2] Esaïe : 45, 15

[3] Comte Patrice de La Tour du Pin (1911-1975), Poète français du XX siècle et auteur de « La Quête de joie ».

[4] Saint Jean de la Croix (1542-1591), Docteur de l’Église Catholique, Carme, Mystique espagnol

[5] Matt : 6, 25 – 34 ; Luc : 12, 22 – 31 ; Ps : 127.

[6] Ps : 139, 4, 3

[7]Const. N°547

[8] Ps : 148, Cantique des trois enfants.

[9] Saint Ignace de Loyola

[10] Saint Ignace de Loyola, Principe et Fondement, n° 23, p. 44

 

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